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Rétrospective de l'année Presse canadienne

Le Québec endeuillé par la vague de féminicides en 2021

durée 14h00
22 décembre 2021
durée

Temps de lecture :

5 minutes

Par La Presse Canadienne

Elles s’appelaient Elisapee Angma, Marly Édouard, Myriam Dallaire, Nadège Jolicoeur et Kataluk Paningayak−Naluiyuk. Ces femmes sont quelques−unes des victimes d’une vague de féminicides effarante qu’a connue le Québec en 2021.

Suscitant l’indignation, ces meurtres ont forcé une réflexion collective et une volonté d’agir davantage sur le front de la violence conjugale.

À la mi−décembre, au moins 21 femmes avaient été assassinées par des hommes cette année au Québec, dont 17 en contexte de violence conjugale. S’ajoutent à ce triste bilan deux infanticides. 

«Ça fait 15 ans que je suis en violence conjugale et je n’ai jamais vécu une vague pareille», commente la présidente de l’Alliance des maisons d’hébergement de 2e étape, Sabrina Lemeltier.

En 2020, l’Observatoire canadien du féminicide pour la justice et la responsabilisation rapportait 21 femmes et filles tuées par une personne de sexe masculin au Québec. Le nombre d’homicides survenus en contexte de violence conjugale était cependant deux fois moins élevé qu’en 2021, soit un total de huit, selon une recension du quotidien Le Devoir. 

Le fléau des 12 derniers mois a aussi été marqué par un nombre important de féminicides sur une «très, très courte période», affirme Myriam Dubé, professeure à l’École de travail social de l’UQAM. Entre le début février et la fin mars, neuf féminicides ont été signalés dans les médias, tous survenus dans un contexte conjugal. 

«C’était énorme sur une courte période. C’était inhabituel. (...) C’est ça qui a fait aussi qu’on en a beaucoup parlé», dit Mme Dubé, chercheure en violences intimes, familiales et structurelles.  

Dans la majorité des cas, le crime est survenu à la suite d’une séparation, la période «la plus dangereuse pour les femmes», souligne Mme Lemeltier, qui est aussi directrice générale de la maison d’hébergement La Dauphinelle, à Montréal. 

«Dans les derniers chiffres qu’on a eus en termes de sécurité publique, 44 % des infractions en violence conjugale ont été commises par un ex−partenaire. (...) Ce n’est pas parce qu’on met fin à la relation que la violence s’arrête», fait−elle valoir. 

«Avant la COVID−19, les études démontraient une corrélation très forte et significative entre tout ce qui entoure le contexte de séparation et les féminicides», confirme Mme Dubé.

Le cycle de la violence conjugale s’est possiblement accru durant les périodes de confinement, «et à partir du moment où elles ont voulu quitter, c’est là aussi où l’intensité de la dangerosité a augmenté soudainement», avance−t−elle. 

Manque de services
Mme Lemeltier constate par ailleurs que plusieurs homicides conjugaux ont eu lieu dans des régions mal desservies dans la continuité des services d’hébergement d’urgence à transitoire. 

«Ça a frappé une majorité de femmes qui n’étaient pas en lien avec des organismes spécialisés auprès des victimes de violence conjugale», indique−t−elle.

Mme Lemeltier évoque un déficit de logements de deuxième étape au Québec. Ce type d’habitation permet des séjours plus longs que les établissements d’urgence pour les femmes et leurs enfants. 

À Montréal, où près du tiers des féminicides ont été commis au Québec, les maisons de seconde étape peinent à répondre aux besoins faute de place, mentionne Mme Lemeltier. 

Dans certaines régions comme le Nunavik et les Laurentides, qui ont aussi connu des homicides conjugaux, aucune maison d’hébergement de deuxième étape n’existe. 

«S’il n’y a pas plus de féminicides, c’est parce qu’il y a une bonne partie des femmes qui sont accompagnées par des organismes. On va leur offrir un endroit sécuritaire avec un environnement psychosocial pour prévenir les passages à l’acte», explique Mme Lemeltier.

Elle mentionne que 200 logements de seconde étape devraient être construits dans les deux à trois prochaines années. Une trentaine de projets sont dans les cartons ou en voie de sortir de terre avec l’aide du gouvernement. 

Demandes de soutien en hausse
Les féminicides ne sont que la pointe de l’iceberg et représentent la forme la plus brutale de la violence conjugale. Tous les types de violence à l’égard des femmes se sont accentués dans le monde depuis l’apparition de la COVID−19, soutient l’Organisation des Nations unies.

L’ONU parle même d’une pandémie parallèle et fantôme.  

La crise sanitaire a causé «une escalade de la violence» et un «contrôle accru des activités quotidiennes par un partenaire violent», fait état le dernier rapport annuel de SOS violence conjugale. 

L’organisme a répondu à près de 41 000 demandes d’aide entre avril 2020 et mars 2021, en hausse de 23,6 % par rapport aux 12 mois précédents. Et la tendance se poursuit. 

«Quand on a regardé nos statistiques de mi−année, le 30 septembre, on était déjà rendu à 29 000. Donc, il y a encore une accélération comparativement à l’an dernier. Si la tendance se maintient, on va avoir plus de 55 000, peut−être 60 000 demandes d’aide», expose la travailleuse sociale et responsable du soutien clinique, Claudine Thibaudeau

Cette augmentation peut aussi s’expliquer par une meilleure capacité à identifier les différentes formes de violence conjugale ainsi que les efforts des dernières années pour faire connaître l’organisme, mentionne Mme Thibaudeau. 

Une hausse importante du nombre de demandes de soutien a été observée en mars, ce qui coïncide avec la médiatisation de nombreux féminicides. 

«Ça fait peur aux victimes. Elles réalisent jusqu’où ça peut aller. Il y a des conjoints violents qui se servent même des féminicides pour augmenter leur emprise, en faisant, par exemple, des commentaires du type; "si tu partais, je ne sais pas ce que je serais capable de faire, mais je ne ferai jamais ça une affaire de même"», relate Mme Thibaudeau. 

Un travail collectif
Devant ces homicides, peu de personnes sont restées insensibles et le gouvernement ne pouvait «rester les bras croisés», affirme Mme Lemeltier. 

Québec a promis le printemps dernier un investissement supplémentaire de plus de 220 millions $ sur cinq ans afin de prévenir la violence conjugale. Le gouvernement Legault a aussi créé un comité visant à mettre en place des actions basées sur les recommandations des rapports «Agir ensemble pour sauver des vies» et «Rebâtir la confiance».

Début décembre, la ministre de la Sécurité publique, Geneviève Guilbault, a annoncé l’introduction progressive des bracelets anti−rapprochement pour protéger les victimes. Une semaine avant, l’Assemblée nationale adoptait la loi créant un tribunal spécialisé en violence sexuelle et conjugale, également une recommandation du rapport «Rebâtir la confiance». 

Ces mesures s’ajoutent à d’autres initiatives ayant débuté dans les dernières années. Mais la vague de féminicides est venue accélérer la mobilisation des différents acteurs, indique Mme Dubé. 

Au−delà de l’action gouvernementale, proches, employeurs et policiers ont tous un rôle à jouer pour prévenir la violence conjugale et créer un filet de sécurité autour des victimes, rappelle−t−on.

«Pour réellement changer les choses en lien avec la violence conjugale, ce n’est pas une intervention individuelle avec les agresseurs ou avec les victimes qui va faire une différence. C’est vraiment un changement de mentalité que ça prend. Puis pour y arriver, ça prend une population qui est sensibilisée», affirme Mme Thibaudeau. 

Elle observe que la population a une meilleure compréhension de la violence conjugale qui se produit aussi sur les plans psychologique, verbal et économique. 

Mais du travail reste encore à faire en matière de sensibilisation et prévention, mentionnent les intervenantes. 

«Plus on aura de personnes qui comprennent les différentes formes de la violence conjugale, plus cette attention va être portée, plus on va intervenir tôt auprès des femmes, on va les accompagner. Et là, on peut prévenir les féminicides», affirme Mme Lemeltier. 

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Si vous êtes en situation de violence conjugale, vous pouvez appeler SOS Violence conjugale au 1−800−363−9010 pour une assistance immédiate. Le service est gratuit, anonyme et disponible 24 heures sur 24.

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Cet article a été produit avec le soutien financier des Bourses Facebook et La Presse Canadienne pour les nouvelles.

Frédéric Lacroix−Couture, La Presse Canadienne

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