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Cardiologie mobile: quand les soins sont livrés à la porte des patients

durée 10h00
25 avril 2026
La Presse Canadienne, 2026
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Temps de lecture   :  

7 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

SAINT-SIMÉON — Alors que le test à l'effort bat son plein et que la participante se donne à fond sur le tapis roulant, la docteure Marie-Ève Piché met abruptement fin à l'exercice: une arythmie vient d'apparaître sur l'électrocardiogramme qui défile sous ses yeux, et il n'y a pas de chance à prendre.

On arrête tout. La participante s'allonge sur une civière le temps de reprendre son souffle. Tout va bien.

«Quand on est arrivé à l'effort au pire d'intensité, le cœur a levé un drapeau rouge, lui explique ensuite la docteure Piché, une cardiologue spécialisée en prévention cardiovasculaire à l’Institut universitaire de cardiologie et de pneumologie de Québec. Vous avez vraiment de belles capacités à l'effort, c'est un très beau test, mais ce signal-là au niveau du cœur, je pense qu'il faut approfondir ça. Il faut voir ce que c'est exactement.»

La participante avait profité du passage à Saint-Siméon, dans la région de Charlevoix, de l'Unité mobile d'évaluation santé cardiométabolique pour venir rencontrer la docteure Piché et son équipe.

Elle ira maintenant visiter la spécialiste à l'IUCPQ d'ici quelques semaines afin de faire la lumière sur ce qui vient de se produire.

«Il n'y a pas de diagnostic, il n'y a pas de catastrophe, on a eu un signal», la rassure la docteure Piché, qui en profite aussi pour initier une prise en charge de l'hypertension de la participante.

Les médecins le répètent: plus on dépiste le problème tôt, plus on prend le patient en charge tôt, meilleur sera le pronostic. Et c'est exactement ce qui vient de se produire: de manière un peu fortuite, la docteure Piché a découvert la présence d'un problème dont on doit s'occuper avant, potentiellement, que la situation ne dégénère.

C'est aussi la raison d'être de ce projet de clinique mobile de cardiologie qu'elle a imaginé et qui prend la route pour une deuxième année: aller à la rencontre des résidents des régions éloignées, pour qui un accès aux ressources des grands centres est beaucoup plus compliqué, dans l'espoir que cela permettra de dépister d'éventuels problèmes avant qu'ils ne deviennent urgents.

La participante, avec qui La Presse Canadienne a pu jaser quelques minutes après sa consultation avec la docteure Piché, est bien d'accord.

«C'est un privilège de participer à des affaires de même parce qu'aujourd'hui, on ne voit pas un cardiologue si on n'a pas un problème et qu'on n'arrive pas en urgence en ambulance, a-t-elle dit. C'est un privilège de passer ces examens-là.»

Deuxième année

L'idée du projet a germé dans l'esprit de la docteure Piché pendant ses études en médecine et au début de sa pratique, quand elle a réalisé que la majorité des données dont elle disposait avaient été colligées auprès d'hommes blancs plus âgés ― ce qui est plus ou moins pertinent quand on doit traiter une femme de 40 ans qui vient de subir un infarctus.

Elle a donc travaillé pendant des années pour récolter les fonds nécessaires à la création de cette unité mobile de cardiologie, qui prend la forme d'un véhicule récréatif dont l'intérieur a été aménagé en clinique médicale. Ceux qui en profitent passent par dix stations, pour une visite d'environ deux heures.

«Pour moi, il y a avait des enjeux d'équité en santé, a-t-elle dit. Même au Québec, ce ne sont pas toutes les régions qui ont accès à tous ces soins spécialisés, à ces outils de dépistage, alors que souvent, les conditions de santé cardiaques sont beaucoup plus prévalentes en région.»

Une situation, précise-t-elle, qui est notamment attribuable à l'effet fondateur bien documenté au Québec.

Lors de la première phase du projet l'an dernier, ce sont 150 personnes qui ont été rencontrées dans cinq communautés différentes. Trente pour cent des participants étaient des hommes, contre 70 % de femmes, avec un âge moyen de 48 ans. Un peu plus de la moitié des participants étaient des Autochtones.

La moitié des participants ont reçu un nouveau diagnostic qui, dans 80 % des cas, a nécessité une prise en charge médicale.

Mais rencontrer des participants ― et, dans certains cas, leur annoncer qu'un problème de santé a été détecté ― n'est qu'un début. Il faut s'assurer que le participant disposera ensuite de l'accompagnement nécessaire pour se prendre en charge.

«Les équipes locales des communautés qu'on visite nous aident à coordonner les activités, mais elles sont impliquées dans le parcours de soins après la visite, a expliqué la docteure Piché. Elles vont prendre la relève pour le suivi (...) des gens qui sont venus nous visiter et à qui on a identifié des enjeux de santé.»

Lors d'un suivi un an plus tard, on a noté une amélioration de l'état de santé de 60 % des participants, et carrément une rémission dans un quart des cas.

La docteure Piché cite en exemple ces participants chez qui on a dépisté un prédiabète ou un nouveau diabète.

«Les gens étaient prédiabétiques ou diabétiques depuis des années, on l'a dépisté, on l'a pris en charge, on a mobilisé des équipes, des nutritionnistes, des kinésiologues sur le terrain... Un an après, tous nos prédiabétiques ne sont plus prédiabétiques, ils sont tous revenus normaux, a-t-elle dit. Donc on a corrigé les conditions de santé, un, parce qu'on les a détectées quand c'est encore possible de renverser les conditions de santé, puis deux, on a accompagné les gens et on a mobilisé des équipes.»

La statistique la plus impressionnante est toutefois peut-être celle-ci: on a noté une modification des habitudes de vie chez 84 % des participants. On parle ici, notamment, de gens qui ont changé leur alimentation, qui ont cessé de fumer ou qui ont décidé de bouger un peu plus.

En dépistant les problèmes le plus tôt possible et en donnant aux participants les outils dont ils ont besoin pour se prendre en charge, a souligné la docteure Piché, on leur permet non seulement d'améliorer leur santé, mais on permet aussi ― et c'est l'éléphant vert dans la pièce ― au système de santé d'économiser des sommes colossales en évitant de devoir soigner des problèmes beaucoup plus graves dans quelques années.

Cobaye

Ne reculant devant rien pour offrir aux lecteurs une information de qualité et pour faire avancer la science, le représentant de La Presse Canadienne a accepté l'invitation de l'équipe de la docteure Piché de se soumettre à certains des tests prévus dans le cadre de la clinique mobile de cardiologie.

L'infirmière Julie Desjardins mesure tout d'abord la pression artérielle, et ça commence bien mal. Normalement très bien contrôlée par de la médication depuis quinze ans, la pression de votre serviteur choisit ce matin-là d'aller visiter la stratosphère. Un peu gênant, mais rien de dramatique.

L'histoire aurait été entièrement différente si on avait découvert une hypertension dont l'existence n'était pas connue, puisque cela aurait représenté une trouvaille d'une importance capitale. L'hypertension n'est pas surnommée 'la tueuse silencieuse' sans raison: elle cause ses ravages en douce, sans vraiment causer de symptômes, au fil des ans... jusqu'au jour où on doit appeler une ambulance parce qu'une artère vient de s'obstruer ou d'exploser.

Mme Desjardins mesure ensuite la circonférence du cou, de la taille et des hanches. Cette dernière mesure, notamment, est de plus en plus reconnue comme un indicateur important ― et supérieur à l'indice de masse corporelle (IMC) mieux connu ― du risque de maladie cardiovasculaire, puisqu'elle peut refléter une accumulation de graisse viscérale (une source importante d'inflammation) dans l'abdomen. Heureusement, tout va bien de ce côté.

L'étape suivante est une balance qui n'a rien à voir avec celles qu'on retrouve dans notre salle de bain. En environ une minute, cet appareil sorti tout droit de la série Star Trek mesure non seulement le poids (stable) et l'IMC (normal), mais révèle aussi qu'il y a davantage de muscles dans les bras que dans les jambes (il faut reprendre le vélo); que le taux de graisses corporelles est normal (mais, évidemment, supérieur à ce qu'on aurait espéré); que la masse musculaire squelettique est supérieure à la masse grasse (yé!); et que le taux de graisses viscérales est bas.

La suite de l'évaluation est l'affaire de la docteure Caroline Samhani, une endocrinologue française qui travaille avec la docteure Piché depuis deux ans.

Elle prend une dizaine de mesures à l'aide d'un appareil qui ressemble à ceux utilisés pour une échographie. Cela lui révèle une absence complète de gras au niveau du foie, ce qui découle vraisemblablement, dans l'alimentation, d'une abstinence totale d'alcool et d'une consommation modérée (hum hum...) de sucre.

Le résultat le plus spectaculaire, et le plus rassurant, arrive en fin de parcours. Un capteur placé sur un doigt et un autre sur un orteil permettent de mesurer l'âge vasculaire (essentiellement, la santé du réseau vasculaire et la souplesse des artères) et de le comparer avec l'âge chronologique. Résultat: l'âge vasculaire du représentant de La Presse Canadienne est inférieur de 21 ans à son âge chronologique ― un résultat tellement étonnant qu'on croit tout d'abord à une blague.

Mais quand on voit le chiffre sur l'écran de l'appareil de la docteure Samhani, on est encouragé de constater, concrètement, que les efforts consentis au fil du temps portent des fruits. Et cela incite à persévérer.

Pérennité

La docteure Piché et son équipe espèrent rencontrer 500 personnes cette année et visiter de nouvelles régions. Elle dispose du financement nécessaire pour assurer la survie du projet pendant encore cinq ans.

Un projet qui, d'ailleurs, commence à faire des petits, puisqu'un jeune cardiologue de la Colombie-Britannique s'est inspiré de l'exemple québécois pour mettre sur pied une initiative similaire.

«On sait qu'on est en mesure de prévenir jusqu'à 80 % des conditions cardiovasculaires si on fait un dépistage précoce, a rappelé la docteure Piché. Avec un dépistage précoce, on peut même prévenir certains infarctus, certains AVC, l'insuffisance cardiaque... Donc, c'est ce qu'on veut offrir avec ce service de soins spécialisés de proximité, on veut offrir ce dépistage puis cette prise en charge avec une équipe multidisciplinaire.»

On pourrait même envisager, croit-elle, d'élargir le dépistage au-delà de la cardiologie en invitant d'autres spécialistes à s'y joindre.

«Avec tous les outils qu'on a, avec toute notre technologie, on est capables d'identifier les premiers signes de la maladie avant les premiers symptômes, a rappelé la docteure Piché. C'est une fenêtre très intéressante pour faire des interventions parce que la maladie n'est pas encore très bien installée. Et souvent, on est capables de corriger.»

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L'Unité mobile d'évaluation santé cardiométabolique sera de passage à la réserve innue d'Essipit du 11 au 15 mai.

Jean-Benoit Legault, La Presse Canadienne