Nous joindre
X
Rechercher
Publicité

Carney au Qatar pour attirer des investissements, malgré des droits humains bafoués

durée 07h56
17 janvier 2026
La Presse Canadienne, 2026
durée

Temps de lecture   :  

4 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

OTTAWA — Après sa visite en Chine, le premier ministre Mark Carney se rend samedi au Qatar pour conclure des accords d’investissement avec un pays connu à la fois pour sa dictature brutale et son influence diplomatique et économique croissante.

«Aujourd’hui, l’épicentre du pouvoir diplomatique, économique, financier et commercial au Moyen-Orient se trouve dans le Golfe», a expliqué de l’Université d’Ottawa Thomas Juneau, un expert sur le Golfe Persique, en entrevue.

«Que le Canada néglige la région, comme il l’a fait au cours des dix dernières années, est une façon de nous effacer de l’équation au Moyen-Orient», a-t-il souligné.

Les plans de voyage de M. Carney l’ont fait arriver à Doha samedi soir, heure locale, depuis Pékin, bien que la possibilité d’une action militaire américaine contre l’Iran voisin pourrait changer ses plans.

Dimanche, le premier ministre canadien doit participer à une réception au siège bureaucratique du Qatar, l’Amiri Diwan, qui abrite le palais princier de Doha et le bureau de l'émir du Qatar.

Mark Carney rencontrera l’émir du Qatar, le cheikh Tamim bin Hamad Al Thani, ainsi que son homologue et le vice-premier ministre du pays.

Les trois cheikhs font partie de la Maison de Thani, qui gouverne le Qatar depuis 1868 et qui a le dernier mot sur les décisions du gouvernement. L’assemblée consultative du Qatar — sa législature — a des pouvoirs de gouvernance très limités.

Le premier ministre Carney rencontrera par la suite l’Autorité d’investissement du Qatar avant de visiter une institution culturelle et d’assister à un dîner officiel.

Le bureau du premier ministre canadien a indiqué que M. Carney cherchera davantage d’accès commercial et de partenariats dans les domaines de l’intelligence artificielle, des infrastructures, de l’énergie et de la défense pendant son séjour au Qatar.

La richesse en gaz naturel du Qatar a financé ses investissements étatiques à l’étranger, y compris des investissements croissants dans les holdings canadiens.

Cette visite officielle intervient après que Mark Carney ait conclu un important accord d’investissement lors d’un voyage aux Émirats arabes unis en novembre dernier, où les responsables d’Abou Dhabi ont restreint l’accès des médias à presque tous ses événements.

Le Qatar est un allié américain qui a pris une importance diplomatique croissante. Il a accueilli des négociations entre Israël et le Hamas et a aidé le Canada à ramener les enfants ukrainiens enlevés par la Russie dans leur famille.

Le pays a tenté de participer aux pourparlers entre le Rwanda et la République démocratique du Congo, ainsi qu’entre le régime vénézuélien et Washington. Le Qatar a accueilli la délégation des talibans depuis que le groupe a pris le contrôle de l’Afghanistan en 2021, et le Canada a eu un engagement limité avec ses responsables sur les questions de droits de la personne.

«Le Qatar a décidé qu’il jouerait un rôle de médiateur, de facilitateur dans la résolution des conflits et que, pour ce faire, il devait être capable de parler à tout le monde», a affirmé M. Juneau.

Au printemps dernier, le président américain Donald Trump a accepté un jet offert par le Qatar et, en septembre dernier, il a demandé au premier ministre israélien Benjamin Netanyahou de s’excuser pour une frappe aérienne sur le complexe du Hamas à Doha, plus tôt ce mois-là.

Le Qatar accueille de nombreux enfants palestiniens blessés de Gaza. Le professeur Juneau a souligné qu’il fait partie des pays qui espèrent que les programmes existants du Canada visant à former les forces de sécurité palestiniennes et à renforcer la bande de Gaza dans le cadre du cessez-le-feu actuel devant mener à une paix complète dans la région.

Il a également déclaré que le Qatar pourrait s’associer au Canada pour financer des travaux humanitaires et de développement, car Ottawa apporte une expertise sur des projets efficaces dans plusieurs régions du monde.

L'organisation Human Rights Watch soulève toutefois de nombreuses préoccupations concernant le Qatar, citant le travail d'esclaves entraînant la mort de travailleurs migrants, les restrictions à la libre expression et une surveillance croissante.

Le pays s’est insurgé contre les critiques généralisées concernant son traitement des travailleurs migrants et son bilan en matière de droits de la personne à l’approche de la Coupe du monde de soccer de la FIFA en 2022.

Lors de cet événement, les responsables du Qatar ont interdit l’entrée d’articles vestimentaires affichant des arcs-en-ciel — y compris des articles sans thème LGBTQ+.

L'organisation ONU Femmes souligne, pour sa part, que le Qatar n’a pas de législation sur la violence conjugale et que l’avortement y est illégal, y compris pour les victimes de viol, sauf si la vie de la femme est en danger. Au Qatar, les femmes doivent obtenir l’autorisation d’un tuteur masculin pour voyager à l’étranger ou travailler dans certains emplois.

Le professeur Juneau dit que le Canada n’a aucune influence réelle sur ces questions et que de s’exprimer publiquement aurait un effet limité. Le premier ministre Mark Carney pourrait tout de même soulever ces questions en privé, selon lui.

«C’est une dictature brutale et cela ne va pas changer», a déclaré M. Juneau durant l'entrevue. «Les droits humains au Qatar sont atroces et personne ne devrait le nier avec réalisme.»

Thomas Juneau estime qu’il appartient aux Canadiens et à leurs gouvernements de décider s’ils veulent limiter les relations avec les pays du golfe Persique pour des raisons de droits de la personne, ou approfondir ces liens pour compenser l’incertitude économique causée par la guerre commerciale mondiale du président américain Donald Trump.

«En prenant la décision de ne pas être là, nous gaspillons vraiment non seulement les opportunités commerciales, mais aussi diplomatiques», a-t-il déclaré.

Dylan Robertson, La Presse Canadienne