Des experts souhaitent plus de diplomates spécialistes de l'Arctique
OTTAWA — Alors que le Canada prévoit une expansion ambitieuse de ses activités de défense et économiques dans l’Arctique, des experts régionaux se demandent s’il dispose d’un nombre suffisant de diplomates pour nouer les liens qu’il souhaite établir dans le Nord.
«L’Arctique est un point chaud géopolitique. Le ministère [des Affaires mondiales] ne dispose pas d’un vivier très important en matière de diplomatie arctique», déplore Natan Obed, président de l’Inuit Tapiriit Kanatami.
En 2024, le gouvernement fédéral a présenté une politique étrangère pour l’Arctique qui s’engageait à renforcer la collaboration nationale et internationale pour faire face aux menaces étrangères émergentes.
Cette politique indiquait que la région n’était plus à l’abri des tensions en raison de l’instabilité géopolitique accrue à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Ottawa a nommé Virginia Mearns au poste d’ambassadrice pour l’Arctique l’année dernière et a promis l’ouverture de nouveaux consulats au Groenland et en Alaska.
Depuis, Ottawa a promis des milliards de dollars pour la défense et de nouvelles infrastructures destinées aux habitants du Nord.
Artur Wilczynski, ambassadeur du Canada en Norvège de 2014 à 2018, fait valoir que ce renforcement doit s’accompagner d’une augmentation proportionnelle du nombre de diplomates afin de développer les relations circumpolaires.
«Je ne pense pas qu’il existe un intérêt sécuritaire, économique et politique plus immédiat et plus proche pour le Canada et les Canadiens que l’Arctique, souligne M. Wilczynski, qui a également occupé des fonctions de direction au sein des services de renseignement canadiens.
«Investir davantage dans notre présence diplomatique dans la région s’inscrit dans une stratégie qui reconnaît les intérêts que le Canada a à entretenir des relations avec ses partenaires arctiques.»
Le gouvernement fédéral pourrait d'ailleurs se mordre les doigts de certaines décisions antérieures. Par exemple, en 2023, il a fermé le Centre international canadien de l’Arctique (CIAC), une plaque tournante de la diplomatie dans la région.
M. Wilczynski dit que le CIAC l’avait aidé à se préparer à son affectation en l’inscrivant à des conférences et en le présentant à des contacts «clés» dans l’Arctique.
Selon lui, la décision de fermer le CIAC était incohérente.
«Il faut former un groupe de personnes qui possèdent réellement une compréhension et une connaissance approfondies d’une région très complexe et diversifiée, affirme-t-il. On n’obtient pas cela grâce à un appel Zoom.»
Un audit interne d’Affaires mondiales publié en mai 2025 a révélé que la fermeture du Centre international canadien de l’Arctique avait privé certaines ressources, comme le programme Initiative de leadership mondial dans l’Arctique, de contacts clés dans la région.
«Cela a entraîné une certaine perte d’expertise, de rayonnement et de soutien pour les missions», remarquait l’audit, ajoutant que cela se traduit par moins d’opportunités pour les «intervenants autochtones et du Nord».
Selon M. Obed, cela mettait en évidence les lacunes de l’approche du gouvernement fédéral en matière d’engagement auprès des Inuits. Il souligne qu’il existe un potentiel «inexploité» dans la région et que les Inuits peuvent aider le Canada à nouer de nouveaux contacts autour du pôle Nord.
«Ces temps nouveaux exigent une présence administrative, politique et stratégique accrue pour que les choses soient menées à bien», a-t-il déclaré.
Présence accrue
Marc Lanteigne, politologue à l’Université arctique de Norvège, située dans la ville septentrionale de Tromsø, juge que le Canada s’est fait davantage remarquer dans les capitales nordiques ces dernières années en envoyant des délégations plus importantes et plus diversifiées à l’assemblée annuelle de l’Arctic Circle, en Islande.
Les ministres canadiens des Affaires étrangères ont également rencontré leurs cinq homologues nordiques ces dernières années.
«Nous avons beaucoup à apporter, non seulement dans notre coin particulier de l’Arctique, mais aussi dans l’ensemble de la région, estime ce Montréalais qui enseigne également à l'Université du Groenland. Là où je me trouve en ce moment, tout le monde parle de la transition écologique et de la manière dont nous pouvons la concilier avec le besoin persistant de combustibles fossiles. Ce sont vraiment des sujets sur lesquels on me demande où se situe le Canada dans tout cela?»
M. Lanteigne dit que les habitants du Groenland et de la Norvège s’inquiètent de l’intérêt international «très soudain» pour l’Arctique, alimenté par la perspective de nouvelles routes maritimes et par les déclarations du président américain Donald Trump concernant l’annexion du Groenland, du Canada et de l’Islande.
«Bon nombre des enjeux liés à la souveraineté et aux moyens de subsistance des populations de l’Arctique se perdent parfois dans la tourmente», constate-t-il.
Selon lui, les menaces de Trump ont renforcé le statut du Canada dans la région comme partenaire en matière de coopération économique et d’éducation.
M. Lanteigne croit que le Canada n’a pas nécessairement besoin d’une importante présence diplomatique dans des villes comme Nuuk [au Groenland] et Anchorage [en Alaska] — à condition que les acteurs sur le terrain établissent des liens entre les communautés autochtones, les entreprises, les chercheurs spécialisés dans le changement climatique et les experts en développement.
Il avance que ce type de «para-diplomatie» revêt une importance accrue en cette période de turbulences géopolitiques.
«[Même si les gouvernements américain et canadien] sont actuellement en opposition, mais nous sommes confrontés à de nombreuses préoccupations similaires. Ce qu’il faudra faire à Anchorage, c’est essentiellement identifier les domaines d’intérêt commun — qui sont nombreux — et essayer de s’en tenir à ce programme précis, même si cela risque d’être un peu délicat.»
Dylan Robertson, La Presse Canadienne

