Nous joindre
X
Rechercher
Publicité

Interdire les médias sociaux aux jeunes au Canada: une idée qui divise des experts

durée 09h00
19 avril 2026
La Presse Canadienne, 2026
durée

Temps de lecture   :  

4 minutes

Par La Presse Canadienne, 2026

MONTREAL — L'idée des militants libéraux d'interdire les médias sociaux pour les Canadiens de moins de 16 ans n'a pas manqué de surprendre des experts dans ce domaine, même si leurs positions divergent.

La possibilité d'obliger les plateformes de médias sociaux à limiter les comptes pour les jeunes a franchi un nouveau cap la fin de semaine dernière, après que les militants libéraux ont voté en faveur d'une telle mesure lors de leur congrès.

Plus tôt cette semaine, le ministre de la Culture, Marc Miller, a confirmé qu'Ottawa envisage «très sérieusement» d’interdire l’accès aux médias sociaux aux jeunes.

Nina Duque, professeure en communication à l'UQAM qui se spécialise dans les pratiques numériques adolescentes, a suivi ce vote de près.

Et pour elle, aller jusqu'à interdire les médias sociaux aux jeunes est tout sauf une bonne idée.

«On est en train d'interdire le seul outil ou le premier outil dont on ne peut plus se passer dans cette société, qui est le numérique et l'action numérique», souligne-t-elle en entrevue avec La Presse Canadienne.

Si des recherches scientifiques démontrent qu'il y a des problèmes avec l'utilisation des médias sociaux par les adolescents, Mme Duque assure que d'autres études, dont les siennes, «ne semblent indiquer aucune corrélation ni causalité entre l'usage des réseaux sociaux (par) les jeunes et (un problème quelconque)».

Elle craint que les jeunes fassent les frais d'une interdiction, d'autant plus que cela ne les empêcherait pas d'utiliser leurs plateformes préférées en cachette.

«Quand les jeunes peuvent l'utiliser, au moins ils le font au vu et au su de ce que les adultes peuvent voir. (...) Et là, où est-ce qu'ils vont aller? Moi, c'est ma grande crainte. Ils vont aller où? Ils vont aller dans les bas-fonds de l'internet. Ils vont aller dans les racoins qu'on ne peut pas voir», avance-t-elle.

«Ça, pour moi, c'est infiniment plus dangereux que ce qui se passe actuellement», soutient-elle.

Mathieu Bégin, professeur au Département d'enseignement préscolaire et primaire à la Faculté d'éducation de l'Université de Sherbrooke, est toutefois plus nuancé sur cette proposition.

«J'ai l'impression qu'on a atteint un point où les contenus sont de plus en plus rapides et il y a suffisamment d'impacts négatifs démontrés chez les jeunes pour qu'on se dise collectivement (que) c'est le temps de vraiment bloquer l'accès des jeunes à ces plateformes-là», avance-t-il.

Il rappelle cependant que mettre en place une interdiction «brime les libertés individuelles, comme la liberté d'accès à l'information et la liberté d'expression dans des espaces publics en ligne».

Un succès en Australie?

L'idée d'interdire les médias sociaux aux moins de 16 ans n'est pas nouvelle et a déjà été adoptée en Australie, qui a été le premier pays à faire entrer cette loi en vigueur en décembre 2025.

Près de trois mois après sa mise en place, la commissaire australienne à la sécurité en ligne, Julie Inman Grant, a tiré quelques conclusions mitigées dans un rapport sorti en mars dernier.

Si plusieurs grandes plateformes se sont conformées en retirant, désactivant ou restreignant l'accès à plusieurs comptes, de jeunes Australiens continuent de créer de nouveaux profils ou parviennent à passer au-dessus des systèmes de vérification d'âge.

«Il est probable que de nombreux enfants australiens âgés de moins de 16 ans aient pu créer des comptes sur des réseaux sociaux soumis à une restriction d'âge en déclarant simplement avoir 16 ans ou plus, sans que cela ne soit repéré», est-il précisé dans le rapport.

L'utilisation de systèmes pour vérifier l'âge, dont la reconnaissance faciale, et la collecte d'autres données ne rassurent pas Mme Duque.

«On trouve que les réseaux sociaux recueillent beaucoup trop de données, et là, il faudrait doubler, tripler, quadrupler le nombre de données qu'on donnerait aux réseaux sociaux, aux grandes plateformes», juge-t-elle.

Toutefois, certains enseignants australiens interrogés ont aussi noté de premiers signes positifs, notamment le fait que certains jeunes semblent soulagés de ne plus être sur les médias sociaux, selon le rapport.

M. Bégin ajoute que les jeunes Australiens ont eux-mêmes témoigné qu'ils sont plus actifs physiquement et qu'ils socialisent davantage.

Éduquer aux pratiques numériques

Pour les deux spécialistes, une chose est claire: l'utilisation des médias sociaux par les jeunes doit surtout passer par une bonne éducation aux pratiques numériques.

«Je pense aussi surtout que c'est moins une question d'âge qu'une question d'accompagnement», affirme la professeure à l'UQAM, jugeant qu'il n'y a pas un âge idéal pour les médias sociaux et que cette question dépend de l'enfant et des parents.

Pour M. Bégin, la responsabilité revient à la cellule familiale, mais aussi à l'éducation aux médias à l'école, en sensibilisant les jeunes aux effets des médias et en les encourageant à aller vers des pratiques responsables.

Mme Duque regrette surtout qu'il n'y ait pas eu de propositions au congrès des libéraux pour réguler les grosses compagnies ou réfléchir à leurs pratiques éthiques.

«Ça serait quand même bien qu'on commence à s'intéresser beaucoup plus en détail ou plus profondément aux compagnies elles-mêmes. Moi, je ne vois aucun essai, aucun effort d'aller taper sur les doigts», déplore-t-elle.

Le ministre de la Justice, Sean Fraser, a précisé cette semaine que le gouvernement étudiait plusieurs options et va s'adresser à un groupe consultatif d'experts afin de déterminer la forme que devrait prendre la législation.

— Avec des informations d'Anja Karadeglija

Audrey Sanikopoulos, La Presse Canadienne