Moyen-Âge artificiel: le Québec s'est réapproprié l'imaginaire médiéval


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Par La Presse Canadienne, 2025
MONTRÉAL — Que ce soit pour critiquer une politique «moyenâgeuse» ou pour se perdre dans des histoires de dragons et d'épée, l’imaginaire médiéval est bien présent au Québec.
À Montréal, par exemple, le musée Pointe-à-Caillères tient jusqu'au 19 octobre une exposition sur les chevaliers et l'Auberge du Dragon Rouge permet depuis 30 ans à ses visiteurs de souper à la mode d'autrefois. Les Chevaliers d'Émeraude d'Anne Robillard ont quant à eux marqué la littérature jeunesse d'ici.
Le Moyen-Âge est cependant un phénomène propre à l’ancien continent; «par définition, on fait souvent terminer le Moyen Âge avec les grandes explorations maritimes, donc d’entrée de jeu, le Québec en serait un espace exclu», souligne Raphaëlle Décloître, chercheuse en littérature qui a coorganisé un colloque sur la place du médiéval au Québec en début d’année.
S’il n’y a pas de châteaux forts ou de cathédrales millénaires sur les rives du Saint-Laurent, «c’est la façon dont le Québec s’est défini comme société nouvelle en terre d’Amérique», affirme le professeur d’histoire sociale à l’UQAC Arnaud Montreuil, qui a coorganisé l’événement.
Alors qu’au sud de la frontière, les Américains ont basé les fondements de leur république sur l’imaginaire gréco-romain — comme en témoigne le Capitole à Washington —, il serait comique d’imaginer des «fêtes romaines de Laval» ou des «fêtes grecques de Trois-Rivières», remarque l’historien.
Le Québec est cependant hôte de nombreux événements à saveur médiévale, comme la grande bataille de Bicolline, à Saint-Mathieu-du-Parc, en Mauricie, qui attire des milliers de visiteurs chaque année. C'est le plus grand rassemblement du genre sur le continent.
«C’est comme si, pour nous, ça allait de soi de mettre en scène cette chose qui est un peu "nous". Ça permet de se costumer et de se projeter dans une époque qui apparaît familière, dans laquelle on est à l'aise, mais qui est complètement différente».
Identité nationale
Si ce passé est familier pour les Québécois, c’est entre autres parce que le jeune Canada se l’est approprié à partir du XIXe siècle. Au moment où le Canada se constitue comme nation, explique M. Montreuil, il doit se doter d’un nouvel édifice de pouvoir et «ce n’est absolument pas anodin qu’on fasse référence architecturalement au néo-gothique et au vocabulaire architectural de Westminster, en Angleterre».
«Le Canada choisit de faire un bâtiment qui a un look médiéval clairement pour s’inscrire dans cette tradition de l’histoire occidentale». Un phénomène qui n’est pas anodin considérant que la Magna Carta, une charte médiévale du XIe siècle, est considérée comme le socle des privilèges légal du Common Law.
Ce lien par l’architecture se retrouve d’ailleurs dans d’autres colonies britanniques, des bâtiments d'inspiration médiévale ayant été érigés en Inde et en Tasmanie à la même époque, souligne l’historien. Avec pour différence que, doublement colonisé, le Québec peut se permettre de puiser à la fois dans le médiéval anglais et français.
«Ça revient aussi à nier un peu ce qui se passait sur notre territoire pendant le Moyen-Âge européen, remarque Mme Décloître, c'est comme dire "il n'y avait rien chez nous à ce moment-là, donc aussi bien aller s'inscrire dans la lignée de quelque chose de plus noble."»
Au Québec, la filiation architecturale se reflète également par le patrimoine religieux, que ce soit à travers la basilique Notre-Dame de Montréal ou de petites églises gothiques de village. «L’Église catholique valorise énormément son passé médiéval, d’autant plus que les églises protestantes tendent à le rejeter», explique M. Montreuil.
De ce fait, le médiéval permet aux Canadiens français de l’époque de se distinguer du protestantisme anglo-saxon et plus généralement d’une certaine modernité qui déplaît. «Au fond c’est comme si le Québec était encore une société traditionnelle et catholique, à l’image qu’on peut se faire du Moyen-Âge», note l’historien.
Une idée qui s’est vue partagée à l’internationale, avec des figures comme l’écrivain américain Howard Phillips Lovecraft, connu pour ses récits mettant en scènes des créatures fantastiques comme Cthulhu, faisant l’éloge du Québec comme d’une «société qui n’avait pas encore été ravagée par la modernité», raconte M. Montreuil.
Le célèbre auteur américain aimait particulièrement la ville de Québec — où une plaque a été installée en son honneur — qui usait de l’imaginaire médiéval pour se vendre comme destination touristique auprès des États-Unis. M. Montreuil explique entre autres qu’au moment de reconstruire les remparts de Québec, au XIXe siècle, la décision a été prise de la faire dans un design médiéval, qui n’est pas semblable à son allure d’origine.
«Il y a vraiment l’idée de présenter Québec comme cette espère de société qui a échappé au passage du temps et au ravage de l’industrialisation».
Cette vision sociale plaît entre autres de nos jours à une frange conservatrice. M. Montreuil note par exemple que, dans le cas du conflit israélo-palestinien, il n'est pas rare de voir la figure du croisé utilisée et que les partisans du président américain Donald Trump l'ont parfois représenté en chevalier teutonique.
Fondements du féminisme
Si cet idéal parle à des mouvances traditionalistes, il y a au Québec un autre mouvement qui s’en sert: le féminisme.
«Quand on pense aux textes fondateurs de la littérature féministe québécoise, le Moyen-Âge est très présent, soutient-elle. On va chercher des figures comme Jeanne d’Arc, comme Christine de Pizan et comme les sorcières pour créer une filiation et justifier un projet d’émancipation des femmes», explique Mme Décloître.
Elle donne pour exemple la Nef des sorcières, importante pièce de théâtre féministe de 1976, reprend par exemple le genre littéraire de la nef − très populaire à la fin du Moyen-Âge − où le voyage en navire sert d’allégorie à la vie humaine.
La sorcière, rappelle-t-elle, fait plutôt allusion à l’imaginaire médiéval plus qu’à sa réalité historique, puisque les chasses aux sorcières se sont surtout déroulées dans les époques ultérieures.
À la fois symbole de l’oppression patriarcale, de résistance et marginalité, la sorcière est grandement reprise dans les mouvements féministes, ne serait-ce que par le slogan «nous sommes les petites filles des sorcières que vous n’avez pas réussi à brûler», souligne Mme Décloître.
Certains thèmes littéraires médiévaux sont également repris dans la littérature féministe, note-t-elle. C’est le cas dans l’Eugélionne, publié en 1976, que le dictionnaire des œuvres littéraires du Québec décrit comme «importante dans l’histoire du féminisme, non seulement au Québec, mais à travers le monde».
Dans ce roman, un personnage décide de délaisser le nom de son mari, partant à la recherche de son nom à elle, sans pouvoir le retrouver. Cela fait écho, selon Mme Décloître, à la quête du nom, bien présente dans les récits médiévaux de chevaleries, comme la quête du Graal.
De cette manière, «s’inspirer de la littérature médiévale permet de mettre en lumière l’invisibilisation des femmes dans la société québécoise», poursuit-elle.
Si les féministes utilisent le Moyen-Âge, elles souhaitent aussi le quitter. C’est le cas dans le triptyque lesbien de Jovette Marchessault, où la narratrice du premier texte dit constamment «en ce temps-là du Moyen-Âge québécois» et où les lesbiennes sont associées aux monstres médiévaux.
«On récupère une époque historique associée à quelque chose d’assez sombre pour le plaquer sur l’histoire du Québec et de dire "là, les femmes sont dans leur Moyen-Âge"» avec l’idée qu’il faut en sortir, explique Mme Décloître.
Alexis Drapeau-Bordage, La Presse Canadienne