Une famille montréalaise va être séparée après le rejet d'une demande d'asile

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Par La Presse Canadienne, 2026
MONTRÉAL — Une femme et son fils résidant à Montréal doivent être expulsés mardi et séparés du père de la famille, qui attend toujours l’audience concernant son propre dossier.
Selon des défenseurs des droits et des avocats, le cas d'Arminda Casanova s’inscrit dans une tendance plus large à la séparation des familles, due au durcissement des conditions imposées aux demandeurs d’asile et à l’accélération des procédures de renvoi.
La Presse Canadienne s’est entretenue avec quatre avocats spécialisés en droit de l’immigration au Québec qui affirment avoir reçu, au cours des derniers mois, davantage de demandes d’aide de la part de demandeurs d’asile risquant d’être séparés de leur famille qu’au cours des deux années précédentes.
Arminda Casanova a indiqué que son fils n’avait jamais appris à écrire dans sa langue maternelle, l’espagnol, après avoir suivi plusieurs années de scolarité en français à Montréal.
La mère et son fils sont arrivés au Canada en provenance du Mexique en tant que demandeurs d’asile en 2022 afin de rejoindre son mari, qui avait déposé sa propre demande un an plus tôt.
Mme Casanova affirme que la famille s’est intégrée à la communauté montréalaise, en suivant des cours de français et en travaillant en français.
«Ça va être vraiment difficile pour mon enfant parce qu'il est très attaché à son père, puis ils n'ont pas pensé à toutes les conséquences émotionnelles et aussi de santé mentale, physique que ça pourrait occasionner en faisant ce renvoi», a souligné Mme Casanova.
La Presse Canadienne a accepté de ne pas divulguer les noms du mari et de l’enfant de Mme Casanova afin de protéger leur identité, car ils craignent des représailles au Canada et au Mexique. L’audience relative à sa demande d’asile est prévue en septembre.
Le Collectif Bienvenue, une association à but non lucratif de Montréal qui vient en aide aux nouveaux arrivants, a indiqué avoir aidé dix familles menacées de séparation depuis mars. Elle n’avait recensé que deux cas de ce type en 2025.
«Puis effectivement, c'est quelque chose qu'on n'avait pas, qu'on ne voyait pas comme ça avant, a dit l’avocate Marie-Odil Marcotte. Ce n'est pas normal qu'au Canada, des gens se retrouvent dans cette situation-là et que des familles soient brisées ainsi.»
Le gouvernement canadien a enregistré 23 160 expulsions en 2025. Il s’agit du total le plus élevé signalé depuis six ans.
Changements dans les politiques fédérales d’immigration
Le gouvernement fédéral a déposé en octobre dernier la loi intitulée «Loi visant à renforcer le système d’immigration et la frontière du Canada». Elle a été adoptée par le Parlement en mars. Elle a instauré des critères d’admissibilité plus stricts pour les demandeurs d’asile et renforcé l’application des mesures de renvoi à l’encontre des personnes jugées inadmissibles.
L’Agence des services frontaliers du Canada (ASFC) a énoncé qu’elle donnait la priorité à l’expulsion des personnes représentant «une menace grave pour les individus ou la société», notamment celles qui constituent une menace pour la sécurité nationale, ont commis des infractions pénales graves ou ont violé les droits de la personne.
Cependant, Amnistie internationale et le Conseil canadien pour les réfugiés ont critiqué cette loi, arguant qu’elle «limite considérablement le droit de demander l’asile» et accroît le risque d’expulsion pour les personnes vulnérables.
Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada a expliqué que la loi avait été adoptée pour «relever des défis, tels que l’augmentation soudaine des demandes d’asile et les situations où les procédures existantes pourraient être utilisées pour contourner les voies d’immigration régulières».
L’ASFC a indiqué que la Commission de l’immigration et du statut de réfugié «avait estimé que (Mme Casanova) n’était pas une personne ayant besoin de la protection offerte aux réfugiés». Mme Casanova a fait appel, mais la décision d’expulsion a été confirmée et elle devra quitter le pays mardi.
Mme Casanova a expliqué que sa famille avait fui le Mexique après avoir reçu des menaces de violence et subi des tentatives d’enlèvement de leur enfant.
Elle était enseignante au Mexique et souhaitait devenir directrice d’école. Elle affirme cependant avoir été mise sur liste noire et s’être vu refuser des promotions en raison de la corruption politique.
Une fois installée à Montréal, elle a travaillé dans des garderies et des associations locales. Elle a expliqué que le fait de travailler dans des cuisines collectives et d’offrir des repas gratuits aux personnes dans le besoin avait renforcé son lien avec sa communauté.
Par ailleurs, elle a assuré que son fils adorait ses professeurs et ses amis et qu’il obtenait d’excellents résultats scolaires.
Elle a expliqué avoir demandé à l’Agence des services frontaliers du Canada de reporter son expulsion jusqu’à l’issue de l’audience de son mari. Si le gouvernement approuvait sa demande, il pourrait faire bénéficier sa femme et son enfant du statut de résident permanent. Dans le cas contraire, elle a précisé qu’ils quitteraient tous les trois le Canada en même temps.
«L’essentiel, c’est que nous soyons ensemble», a commenté Mme Casanova.
L’ASFC a déclaré à La Presse Canadienne qu’elle n’exécutait une mesure d’éloignement «qu’une fois que toutes les voies de recours légales permettant de suspendre le renvoi ont été épuisées», et a précisé que Mme Casanova avait toujours la possibilité de saisir la Cour fédérale pour un contrôle judiciaire.
Mme Casanova a précisé qu’elle n’avait pas les moyens de financer les frais liés à la poursuite de son affaire devant les tribunaux.
Augmentation des familles séparées
Suzanne Taffot, avocate spécialisée en droit de l’immigration à Montréal, a déclaré avoir constaté une augmentation du nombre de clients menacés d’expulsion vers la fin de l’année 2025, par rapport aux cinq années précédentes.
Mme Taffot a dit voir une augmentation du nombre de familles séparées, même lorsqu’un des parents attendait encore son audience — comme dans le cas de Mme Casanova.
«En tant que demandeuse d’asile, si je suis acceptée, je peux faire une demande de résidence permanente et intégrer à ma demande de résidence permanente mon conjoint, a expliqué Mme Taffot. On va payer des billets d'avion pour des personnes qui vont être finalement déportées pour revenir de toute façon. Vous voyez, ça ne fait pas de sens. Ce n'est pas logique.»
Le mari de Mme Casanova, qui travaille dans le domaine de la construction, a déclaré qu’il était prêt à renoncer à sa procédure de demande pour rester avec sa famille. Mais Mme Casanova a insisté pour qu’il attende que son dossier soit examiné, car elle garde l’espoir que son statut soit approuvé.
Flore Morel, du Collectif Bienvenue, a indiqué que la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada avait rejeté la demande de Mme Casanova, bien qu’elle ait reconnu les risques et les violences subis par sa famille.
Elle a précisé que l’organisme avait indiqué à Mme Casanova qu’elle et sa famille pourraient se réinstaller en toute sécurité dans une autre région du Mexique.
L’agence frontalière n’a pas confirmé si tel était bien le cas. Elle a précisé que le risque encouru par Mme Casanova en cas de retour avait été évalué par la division de la protection des réfugiés de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada lors du rejet de sa demande d’asile.
Selon le gouvernement fédéral, les demandeurs d’asile dont la demande a été rejetée ne peuvent solliciter une évaluation des risques avant renvoi que 12 mois après avoir reçu la décision défavorable. Cette évaluation garantit que les personnes ne sont pas renvoyées vers des pays où elles risquent d’être persécutées, torturées ou tuées.
Mme Casanova a dit qu’elle serait expulsée avant l’expiration de ce délai de 12 mois.
Mme Casanova a affirmé que des partis politiques s’en prenaient à sa famille dans tout le Mexique et que celle-ci avait dû déménager à trois reprises avant de venir au Canada.
«En quittant notre pays, nous nous sentions bien, mais quitter cet endroit, ainsi que les amis et la famille de cœur que nous nous sommes fait ici, c’est difficile, a commenté Mme Casanova. Il y a tellement d’émotions, à ce stade, j’ai tellement pleuré.»
Mme Taffot a indiqué que le gouvernement souhaitait faire passer le message qu’il disposait d’un système d’immigration plus répressif. Elle estime que la répression menée par les États-Unis en matière d’immigration et la montée du discours politique anti-immigration au Canada ont influencé la politique de l’ASFC.
«On veut montrer qu'on a un système d'immigration plus répressif, on veut montrer que c'est ça, que toutes les personnes qui ont des mesures de renvoi, on les exécute, a souligné Mme Taffot. C'est sûr que c'est avec le gouvernement actuel, le nouveau gouvernement libéral qu'on a observé qu'effectivement il y a cette tendance-là.»
Un amendement au règlement canadien sur l’immigration et la protection des réfugiés, publié le 20 juin, précise qu’il «devrait permettre d’accélérer les décisions et les expulsions».
Sur les dix cas de séparation familiale signalés au Collectif Bienvenue, Mme Morel a indiqué que deux personnes avaient été expulsées et que les autres se battaient toujours pour obtenir le droit de rester de manière permanente.
Erika Morris, La Presse Canadienne